Ouverture reportée jusqu’à nouvel ordre

13 mars – 16 mai 2021

Unité de mesure marine et aéronautique, le mile est un rapport entre l’axe de la terre et les pôles, formant un arc. On parle de minute d’angle. C’est un espace spatio-temporel qui marque un écart, un déplacement, un voyage, une séquence… Miles est une exposition de Julie Béna qui réunit une trilogie de films Les Lettres de Prague, et un nouveau groupes de sculptures, Les Aspirants, en une installation unique pour la galerie carrée de la Villa Arson. L’artiste vit entre Prague et Paris, entre Est et Ouest. Les sculptures métalliques noires s’érigent en contre-point de la grille moderniste du white cube. Elles surgissent comme des pop-ups de dessins vectoriels à la perspective cavalière « vrillée ». Ce sont les silhouettes de chevaux, d’une carriole, d’un arbre mort et de végétaux (tiges et fleurs-flammes). Ces motifs récurrents des westerns composent un paysage post-performatif*, comme si l’on arrivait après la chute d’une histoire, sur le théâtre des opérations : {set}**. Les trois films inclus dans le dispositif forment trois chapitres d’un récit : critique d’exposition, animation, performance filmée. Les textes de l’artiste, des extraits de chansons et un conte forment une œuvre polysémique qui parle « Du corps et de sa possession. De la récupération constante des corps par d’autres » dit Julie Béna. Avec un humour incisif (Dick Wings & Grill, 2020) : « off grid », hors système, Julie Béna opère une brèche dans notre réalité, un « twist » dans lequel le mile devient « Smile ».

Le travail de Julie Béna se tient aux limites des genres, des styles et des langages. Inclassable, il opère des tangentes entre les catégories artistiques et esthétiques. Du théâtre vers la théâtralité, de la performance vers le film, de l’objet scénique vers la sculpture, de la ritournelle vers le cri, de la tragédie vers la comédie, Julie Béna utilise des stratagèmes et subterfuges avec un humour incisif. Diplômée en 2007, elle revient à la Villa Arson à l’invitation de Marie de Brugerolle avec Miles, une exposition monographique pensée pour la galerie carrée. L’oxymore en est la structure. Jouant sur l’ambivalence et l’auto-contradiction, elle remet en jeu les schémas établis. Le contre-point, la vrille, le rapprochement des contraires sont les outils d’un ensemble opératique : “opéra light”, œuvre ouverte et efficace.

D’emblée, nous sommes dans une autre dimension, comme si la surface d’un papier millimétré avait été froissée. Des chevaux, un arbre mort, une carriole, de faux rochers et des fleurs-flammes apparaissent en silhouettes grandeur nature dans l’espace d’exposition. Les Aspirants composent un nouveau groupe de sculptures en acier, produites à Prague. Leurs découpes affûtées noires s’opposent à la trame régulière du plafond de la galerie. Les douze pièces construisent une constellation. Leurs contours projettent des ombres diffractées au sol. La base des fleurs-flammes sont des flaques. C’est une prise de position contre la grille moderniste orthonormée de la galerie carrée et à l’espace  white cube  au formalisme univoque. Comme échappées ou “extrudées” d’un western de série B vu à la télé ou de la série Westworld, elles sont les carcasses ou squelettes d’un monde en déclin : celui de l’Ouest conquérant qui repousse et impose des frontières.

L’installation réunit une trilogie de films (Letters from Prague, 2020) disposés en contrepoint de l’ensemble monumental. Le premier film est diffusé sur un écran plat posé au pied de l’arbre, le deuxième inséré dans le coffre de la calèche parmi d’autres moniteurs et le troisième est projeté sur un tissu tendu entre deux tiges métalliques. Les formats standards des écrans plats renvoient à la télévision et à la projection au cinéma. L’échelle est alors un indice important d’une volonté de déjouer les attentes du visiteur, afin de le rendre regardeur. Nous sommes invités à nous pencher, lever la tête, tourner autour du dispositif. Trois types de narrations, trois modes opératoires de tournage et trois manières de montrer les images s’articulent en chapitres. L’artiste donne à entendre des voix singulières évoquant la possession des corps. Celle-ci pouvant être envisagée sous l’angle de l’amour, de l’appropriation ou de l’aliénation.
Dans le chapitre 1, Julie Béna incarne la figure du théoricien tchèque Jindrich Chalupecky pour critiquer les représentations simplistes et misogynes des sexes dans une exposition contemporaine. La trame narrative est construite à partir de plans tournés à la Moravian Gallery de Brno, (République Tchèque), avec des éléments de décor et accessoires de théâtre aux proportions démesurées. Paravents, piano, faux livres forment un {set} en rouge et noir dans lequel l’artiste déambule et dénonce le cynisme de formes sculpturales qui rejouent des clichés réducteurs. Le chapitre 2 est un film d’animation (Welcome to Dicks Wings & Grill, 2020) dans lequel le personnage, Dick, déambule dans un paysage constitué de caractères typographiques. Les êtres et les choses sont désignées et dessinées par leurs lettres. Dick est un héros tributaire de sa fonction phallique incarnée par son surnom populaire (Dick est le diminutif de Richard et le mot d’argot “queue”en anglais), qui finit sur le grill. Le chapitre 3 est un film dans lequel Julie Béna performe en temps réel au milieu d’objets scéniques. Elle renverse l’usage des coulisses qui deviennent scène. Julie Béna parle de perceptions liées à la possession du corps, mêlant récits singuliers et chansons. Dans ce long plan séquence one shot, la caméra performe littéralement l’action au rythme des mouvements de l’artiste non-stop.

L’artiste joue sur les échelles physiques et temporelles pour impliquer une torsion de nos projections du monde. L’ellipse est autant celle d’un récit dont il nous manque des passages, que d’un film à la narration non linéaire, ou des raccourcis sculpturaux. Une esthétique de la bribe et de la métonymie se déploie de manière interstitielle, par séquence. Julie Béna joue un « jeu méchant », qui renverse les règles et suspend la partie, et l’applique en priorité à elle-même, car toute connaissance se construit d’abord contre soi. C’est ainsi que le dispositif met en doute ce qu’il en est de la scène, des coulisses et du hors-champ, par des contre-champs et des ombres portées, d’où le réel surgit, dans son âpreté.

Commissariat : Marie de Brugerolle

*post-performance : conséquence et impact de la performance sur les arts visuels. Post-performatif : après l’action, dans la suite de l’acte performé.
** Trois notions s’imbriquent dans le {set}, celle de l’ensemble mathématique, qui regroupe et détermine ce qui peut être rassemblé, le décor : le plateau de cinéma ou la scène du théâtre, et le dispositif de réception télévisuel (moniteur, écran). 

…………………
Julie Béna
L’œuvre de Julie Béna est marquée par son histoire. Elle passe son enfance dans un théâtre itinérant, où elle sera comédienne jusqu’à l’adolescence. Son univers est composé d’un ensemble éclectique de références associant littérature, art et culture populaire, humour et tragique, temps et espaces parallèles. Alliant sculpture, installation, cinéma et performance, son travail se déploie sur une toile de fond fictionnelle, où tout se veut possible.

+ d’infos

A lire

…………………

En collaboration avec la Jindrich Chalupecky Society (Prague, République Tchèque) – Karina Kottová, directrice – avec l’aide de Tereza Jindrová (consultante) et des directeurs de production Sára Davidová et Jakub Lerch pour les films Letters from Prague, dans le cadre de la nouvelle installation de Julie Béna pour Villa Arson.